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Une installation par transmission et parrainage
Lorsqu'un éleveur souhaite prendre sa retraite et qu'il n'a pas de successeur direct, son attitude au moment de la cessation d'activité est déterminante. En effet, la tentation est grande de laisser partir ses terres pour l'agrandissement.
Cependant, nombre d'entre eux préféreraient voir leur exploitation reprise par un jeune, de façon à prolonger le travail de toute une vie.
Un départ à la retraite, ça se prépare !
C'est dans cet état d'esprit que Jean-Claude, éleveur caprin à Liniez, en Champagne berrichonne dans l’Indre, a souhaité préparer son départ.
"J'aurai pu vendre mes 11 hectares de terres et les bâtiments. Nous étions prêts à quitter la maison, mais je n'aurais pas aimé voir les bâtiments vides, et mon Idée première était quand même d'installer un jeune".
En 2000, le CIVAM (centre d’initiative pour valoriser le milieu agricole et rural) de Valençay avait organisé un stage sur la succession des exploitations. Différents partenaires intervenaient, dont l'ADASEA. C'est lors de ce stage, 4 ans avant sa retraite, que Jean-Claude a découvert le "parrainage". Cette idée l'a séduit. "Acheter l'exploitation caprine représente un gros investissement pour un jeune qui s'installe. Le parrainage me permettait par contre de transmettre mon exploitation et mon expérience à un jeune tout en douceur".
Jean-Claude a donc réuni les conseillers d'entreprises et technicien caprin de la chambre d'agriculture de l'Indre, ainsi que l'ADASEA et la MSA du département, de façon à vérifier si la transmission de son exploitation était possible par parrainage. Son étude chiffrée, il s'est inscrit au répertoire de l'ADASEA.
"Le projet a été chiffré à sa juste valeur" explique Jean-Claude. "J'avais préparé le terrain de façon à ce que tout soit reprenable. Il a fallu faire un compromis entre ce que valait l'exploitation, les besoins que j'avais et les apports potentiels d'un futur repreneur".
S'installer, oui, mais sous certaines conditions !
En parallèle, Laurent et Marina travaillaient dans le département de la Haute-Garonne. Ils étaient salariés dans une exploitation fromagère de 600 chèvres, Laurent en fromagerie et Marina dans l'élevage.
"L'orientation que prenait l'entreprise dans laquelle nous étions ne convenait plus avec l'idée que l'on se faisait de l'élevage caprin" expliquent Laurent et Marina.
"A 35 ans, nous ne savions faire que ça, on aimait les chèvres et la fabrication fromagère, et être salariés ailleurs aurait pu être pire. C'est pourquoi nous souhaitions nous installer, afin d'être responsables de notre entreprise, et polyvalents. Notre première idée était de trouver une exploitation dans la région, mais les terres allaient à l'agrandissement local, les bâtiments partaient aux étrangers, et la reprise d'une exploitation ne se monnayait pas à moins 150 000 €, avec un apport personnel important. Nous aurions pu créer notre entreprise, mais nous n'avions pas l'âme d'un bâtisseur, nous n'avions pas assez d'argent et il fallait se construire une clientèle, ce qui n'est pas chose facile de nos jours. Nous savions que le "papy-boom" arrivait et que des exploitations allaient se libérer. Nous avons donc orienté notre recherche dans toute la France, afin de reprendre une exploitation qui nous permettrait de poursuivre le travail du cédant. C'est par l'intermédiaire d’un conseiller à la chambre d'agriculture de l'Indre que nous avons su que des exploitations se libéraient dans l'Indre. Nous sommes allés en voir plusieurs, et sur les 6, un seul exploitant avait chiffré son projet et savait exactement dans quelles conditions allait se dérouler sa succession. Cet état de fait a été déterminant dans notre décision finale. D'une part, nous savions où nous allions (documents comptables et techniques à l'appui), d'autre part, l'exploitation correspondait à ce que nous recherchions. Peu de surface agricole, et principalement fourragère, une clientèle connue, et principalement locale, un petit troupeau de 70 chèvres, et la maison d'habitation disponible".
Parrainage : avantages et inconvénients
En octobre 2003, Jean-Claude et Thérèse ont donc déménagé de leur maison pour laisser la place à Marina, Laurent et leurs deux enfants. Le parrainage va durer un an, période pendant laquelle le parrain et la filleule vont apprendre à
travailler ensemble, afin d'assurer la continuité de l'exploitation.
"Un an, c'est un peu long, explique Marina, car on a hâte d'être à notre compte".
"On ressentait aussi que Jean-Claude et Thérèse auraient aimé être à la retraite" complète Laurent.
“Cependant, un an c'est bien, car cela nous permet de vivre un cycle complet sur l'exploitation, et d'aborder tous les événements auxquels nous aurons à faire face l'année prochaine".
Pour Jean-Claude aussi, le parrainage reste une bonne solution.
"Il faut préciser que le cédant a plusieurs avantages à transmettre son exploitation
de cette manière. Tout d'abord, je vais percevoir des indemnités par le PIDIL
(programme pour l'installation et le développement des initiatives locales), concernant la transmission de mon exploitation et la location de ma maison d'habitation. De plus, les trimestres travaillés pendant le parrainage sont comptabilisés pour ma retraite. L'outil de travail que j'ai créé ne va pas disparaître et je suis ravi que le lopin de terre que je possède ne parte pas à l'agrandissement. Il y a cependant des risques. Mes successeurs potentiels peuvent partir du jour au lendemain et je peux me retrouver ainsi à la case départ. Il faut aussi savoir accepter les critiques et se remettre en cause sur sa méthode de travail. Enfin, il faut toujours garder à l'esprit qu'il faut faire le boulot correctement, car on doit toujours tirer un revenu pour vivre".
Pour Laurent et Marina, la décision comprenait également des risques.
"Nous avons quitté notre environnement, notre maison et notre emploi pour venir ici. Nous allions travailler avec des personnes que nous ne connaissions pas. La différence de génération oblige à faire des concessions par rapport à la vie professionnelle. Il faut savoir être patient et diplomate de façon à ce que la transmission se fasse dans les meilleures conditions possibles. Par contre, le fait de travailler de cette manière nous a permis de combler nos lacunes en douceur. L'organisation du travail et le relais vis-à-vis de la clientèle de Jean-Claude se font petit à petit, et le fait d'avoir un parrain nous permet d'éviter de
faire de grosses erreurs dans la gestion de l'exploitation".
Quelles sont les règles à respecter pour qu'un parrainage soit réussi ?
> Être prêt à partir et chiffrer son projet
Selon Jean-Claude, il est primordial que l'éleveur soit prêt à céder.
"Une retraite, ça se prépare au moins 2-3 ans à l'avance".
Lors de la transmission, tout doit être écrit, chiffré, de façon à ce que le filleul sache ce qu'il va reprendre. Selon Marina, "cela évite les mauvaises surprises". "Et puis, explique Jean-Claude, en tant qu'éleveur de chèvres fromager, je ne peux pas concevoir de céder mon exploitation sans être au contrôle laitier. Ce sont des données qui peuvent être facilement analysées, et l'appui technique qui en résulte me semble indispensable pour des jeunes qui se lancent dans l'élevage".
> Quitter sa maison d'habitation
Le fait que le jeune soit sur place facilite aussi les choses. D'une part, ne pas cohabiter facilite l'entente entre le parrain et le filleul, et d'autre part, le fait que le cédant ne soit pas sur place lui permet de se retirer en douceur, permet une prise d'initiative plus facile pour le repreneur, tout en étant là en cas de besoin.
> Prévoir de la trésorerie
Même si les repreneurs perçoivent une allocation mensuelle variable pendant 12 mois maximum, il faut prévoir que cette allocation ne sera pas versée dès le premier mois de parrainage.
"Notre parrainage, explique Marina, a commencé le 1er octobre 2003 et notre premier versement n'a été effectué que le 21 janvier 2004. En attendant, il faut bien vivre. Notre indemnité n'a pas non plus été versée en juillet 2004 car la personne qui devait s'en charger était partie en congés. Il faut donc prévoir une trésorerie suffisante pour faire face à tous ces contretemps".
"Il faut aussi garder à l'esprit, souligne Jean-Claude, que lorsque nous avons confirmation que la DJA est accordée, nous ne savons pas à quel moment elle va être versée au jeune. Il me semblerait plus judicieux que la DJA soit versée au moment de l'installation officielle du jeune, de façon à ce qu'il puisse payer ses fournisseurs en temps et en heure. Ce n'est pas à ces derniers de faire l'avance de trésorerie pour le futur éleveur".
Conclusion
Laurent, Marina et Jean-Claude sont unanimes. Pour des jeunes qui veulent s'installer hors cadre familial, le parrainage est une bonne solution. Le plus important réside dans le dialogue entre le cédant et le repreneur, et ce, quel que soit le type d'installation.
La grosse difficulté est cependant de faire se rencontrer les bonnes personnes au bon moment…
Que sont-ils devenus ?
Déjà 5 ans que nous sommes installés, il n'y a pas eu de réinvestissements particuliers, hormis le remplacement d'un tracteur en bout de course par un tracteur d'occasion. Il est important lors du parrainage de bien estimer la durabilité du matériel.
Depuis notre installation, nous avons mis en place plusieurs choses.
Tout d'abord, nous avons réadapté les dates de mises-bas de nos chèvres à nos périodes de ventes actuelles. Nous avons retardé volontairement la mise à la repro de nos chevrettes qui ont mis bas à 18 mois en mars 2009. Nous avons également gardé quelques chèvres en lactations longues. Notre satisfaction a été de maintenir, voire de développer notre vente directe et d'avoir maintenu la production et le niveau génétique de notre troupeau, et ce malgré ce changement de période de mises bas. Cependant, février et mars ont été plus difficiles à passer au niveau trésorerie, car nous avions plus de chèvres en tarissement à cette période. Le passage du forfait au réel nous incite à gérer notre entreprise différemment.
Ensuite, nous avons substitué le tourteau de soja par du tourteau de cacao. Cela limite la source d'OGM dans la ration de nos chèvres et leur production n'en a pas été affectée. Enfin, nous avons mis en place un système d'échange de parcelles avec un voisin céréalier. Lui profite des précédents luzerne pour ses cultures et nous disposons d'autres parcelles pour réimplanter nos luzernes. Partager le travail nous permet aussi de gagner du temps et d'être plus efficace. Cependant, nous n'avons pas encore réussi à améliorer suffisamment notre temps disponible, et ce malgré l'intervention occasionnelle du service de remplacement dans notre exploitation. C'est un point sur lequel nous devons encore travailler.
Propos recueillis par Florence Piedhault de la Chambre de l'Agriculture de l'Indre (2004)